Suzy Castor, historienne et militante des droits de la personne

OBED LAMY

Li se yon fanm ki fè anpil rechèch sou listwa pèp ayisyen an. Li fè youn nan pi gwo travay syantifik sou lokipasyon etazinyèn ki te piye peyi a. Yo bal anpil respè nan milye entelektyèl latino-ameriken an ak tout rejyon karayib la. Li angaje anpil nan konba pou rive gen bon demokrasi ann Ayiti. Li s on fanm militan pou dwa moun. Epi, li se youn nan moun ki fonde CRESFED, yon gwo sant rechèch syantifik ann Ayiti.

Historienne et militante des droits de l’homme, Suzy Castor est considérée comme l’une des plus illustres femmes qui ont marqué le milieu intellectuel haïtien. Son parcours académique partagé entre Haïti et le Mexique lui a valu une large reconnaissance en Amérique latine et dans les Caraïbes. Par son engagement politique, elle s’est toujours impliquée dans la bataille pour instaurer la démocratie en Haïti, depuis l’époque de la dictature des Duvalier – de loin en exil –, en passant par la transition, les coups d’État et jusqu’à aujourd’hui encore. Professeure émérite, auteure prolifique, sa bibliographie contient plusieurs ouvrages, livrets et articles dont le plus fameux est L’occupation américaine d’Haïti. Présentement, elle pilote en Haïti le Centre de Recherches et de Formation Économique et Sociale pour le Développement (CRESFED) qu’elle a cofondé.

UNE FORMATION ACADÉMIQUE DENSE

Très tôt, à l’âge de six ans, Suzy Castor s’est séparée de sa ville natale Aquin, pour entamer à Port-au-Prince son parcours académique. C’est le Pensionnat Sainte-Rose-de-Lima, souvent appelé le pensionnat des soeurs de Lalue, qui devint son Alma mater. Chez les sœurs de Lalue, elle fit ses études secondaires jusqu’à la philosophie.

Au cours des années 1950-1960, Haïti a connu une série de bouleversements politiques et économiques, notamment le renversement de Paul Magloire et la montée de Jean-Claude Duvalier au pouvoir. De telles circonstances ont suscité une inquiétude et une soif de connaissance chez les jeunes, notamment. En quête de compréhension de la réalité, Suzy Castor développa un attrait particulier pour les sciences sociales. Elle est donc entrée à l’École Normale Supérieure (ENS) en 1955 où elle passa trois ans. Là-bas, elle eut la chance de rencontrer des professeurs parmi les plus brillants de l’époque comme Paul Moral et Lesly François Manigat. Avec ses compagnons de promotion, elle bénéficia d’une solide formation.

Après avoir décroché sa licence, Suzy Castor s’est tout de suite tournée vers le Mexique en 1958 pour poursuivre une autre étape de sa formation académique. Si, à cette époque, il était beaucoup plus coutume d’aller en France, elle était plutôt fascinée par l’Amérique latine, ce monde nouveau qu’elle souhaitait mieux connaitre. C’est cette raison, entre autres, qui la motiva à préparer sa maitrise en études latino-américaines, une discipline toute nouvelle d’ailleurs au début des années 1960. Après sa maitrise, elle fit des études doctorales en histoire.

DE L’EXPATRIATION À L’EXIL

Partie de son plein gré au Mexique comme étudiante, Suzy s’y est retrouvée exilée. Dès 1961, elle ne pouvait plus rentrer au pays ni assister aux funérailles de son père. Le régime dictatorial de François Duvalier (Papa Doc), qui sévissait en Haïti par ses pratiques de répression, avait chassé les élites intellectuelles du pays et interdit aux autres d’y retourner. Même au loin, pendant ses trente années d’exil au Mexique, elle est toujours restée très proche du pays, que ce soit par les études ou par les contacts. Elle militait au sein du Parti d’Entente Populaire (PEP) fondé en Haïti en 1956. On peut lire sur le site du réseau Alterpresse (2005) :

Elle s’est signalée par son action de solidarité et d’accueil des exilés chiliens, argentins et uruguayens, tout en appuyant directement la cause des Guatémaltèques et des Salvadoriens asilés au cours de la période tragique des années 1980 jusqu’à la signature des accords de paix dans ces pays.

C’est aussi au Mexique qu’elle s’est mariée en 1960 avec Gérard Pierre-Charles, intellectuel et dirigeant politique haïtien, et a eu ses quatre enfants.

UNE LONGUE CARRIÈRE DANS L’ENSEIGNEMENT

Une fois son doctorat obtenu, Suzy Castor a intégré l’Université Nationale Autonome du Mexique (Universidad Nacional Autónoma de México) où elle a eu une longue carrière dans l’enseignement de 1968 à 1986. Elle a commencé d’abord comme professeure d’histoire de l’Amérique latine à la Faculté de Philosophie et Lettres, puis elle est passée à la Faculté des sciences politiques. On se rappelle que l’indépendance de la Caraïbe a eu lieu dans les années 1960. À l’époque, à part le Venezuela, il y avait très peu de connaissances sur cette zone qui offrait pourtant beaucoup de perspectives. À ce moment-là, Suzy s’est plongée dans des études sur les Caraïbes. Elle a eu le privilège de fonder en 1972 le Centre d’Études Caribéennes à l’UNAM qu’elle a dirigé pendant très longtemps. À son retour en Haïti, elle a travaillé pendant quelques années à l’École Normale Supérieure (ENS), puis à un certain moment, elle a offert ses services à l’UNESCO dans le domaine de l’enseignement fondamental.

UNE MILITANTE POLITIQUE ENGAGÉE

Le parcours politique de Suzy Castor ne se détache pas de sa trajectoire intellectuelle. Il remonte à ses premières années à l’École Normale Supérieure lorsqu’elle fut initiée au monde de la militance. Elle commença à prendre part à des organisations qui naissaient à l’époque. Puis elle a été mise en contact avec les idées du Parti d’Entente Populaire (PEP) fondé par Jacques Stephen Alexis en collaboration avec des jeunes tels que Gérald Brisson, Charles Adrien Georges et Gérard Pierre-Charles.

Arrivée à Mexico, cette militance a continué, voire s’est renforcée sous d’autres formes. Suzy a établi des réseaux entre les groupes à l’intérieur du pays et a ainsi appuyé la résistance interne pour contrecarrer la dictature des Duvalier qui faisait de plus en plus rage en Haïti. Elle a participé à la longue marche des partis de gauche – le PEP et le Parti Populaire de Libération Nationale (PPLN) –, qui se sont unifiés pour former le PUCH (Parti Unifié des Communistes Haïtiens).

Le 9 mars 1986, au moment de la chute de la dictature, ce moment combien exaltant, Suzy Castor a fait le choix du retour au pays natal. De là, la militante de gauche a soutenu le grand mouvement Lavalas en 1990 qui a cristallisé les efforts ébauchés depuis l’époque des Duvalier et qui cherchait à accéder au pouvoir pour changer la situation ou pour un renouveau politico-social.

Après le coup d’État de 1991, l’Organisation Politique Lavalas (OPL), étant arrivée au pouvoir sans une réelle structuration, se retrouva en clandestinité. En 1999, Suzy Castor s’associa à Gérard Pierre-Charles et Rosny Smart pour transformer l’OPL en Organisation du Peuple en Lutte, se dissociant ainsi radicalement de Lavalas. Sous la demande de son parti, elle décida de se porter candidate au Sénat pour le département de l’Ouest aux élections controversées de mai 2000.

UNE FÉMINISTE PROGRESSISTE

Suzy Castor n’a jamais appartenu à un mouvement féministe identifié comme tel. Mais elle a toujours participé au dynamisme de la société haïtienne en tant que femme et actrice sociale. Sa position féministe se rattache à sa vision du monde progressiste, parce que la question de la femme se retrouve au cœur de toutes les questions démocratiques ou celles liées au changement dans le pays. Elle est bien au fait de la problématique des femmes en Haïti et a toujours partagé ses positions idéologiques dans ses écrits.

SES ACTIONS DANS LE CRESFED

Sur le terrain en Haïti, après le retour de l’exil, Suzy Castor ne s’est pas contentée d’observer, mais a décidé de participer de plain-pied au mouvement démocratique qui se développait. Constatant que la formation représentait un besoin chez les jeunes à l’époque, elle a participé, avec son mari Gérard Pierre-Charles et Marc Romulus, à la création du CRESFED (Centre de Recherches et de Formation Économique et Sociale pour le Développement) en juillet 1986. Ce centre, doté d’une vocation à la fois académique et politique, intervient dans la recherche et la formation sur des aspects en relation avec la démocratie, les droits humains, l’éducation, la décentralisation, le développement local, la question de genre, la paysannerie, etc.

Le 17 décembre 2001, les partisans zélés du régime de Jean Bertrand Aristide incendièrent le local du CRESFED après avoir tout pillé et tout cassé : les archives, les ordinateurs, les bureaux. Ce même jour, la résidence de Suzy Castor à Pétion-Ville a aussi été saccagée. Fort de son courage, elle a décidé de rester à la maison lors de cette attaque. Très vite, à partir du 17 janvier 2002, des travaux ont été entrepris avec la solidarité des militants pour remettre le CRESFED en activité. Mais, certaines pertes n’ont pas pu être réparées, particulièrement celle du lot de matériels sur l’évolution d’Haïti durant la dictature et sur toute la résistance.

Aujourd’hui, toutes les actions de Suzy Castor en Haïti sont largement concentrées sur le CRESFED dont elle est la directrice depuis plusieurs années.

UN RÉPERTOIRE LITTÉRAIRE FOISONNANT

La production littéraire de Suzy Castor, pour autant qu’elle soit riche, ne se mesure pas. Se rangent à son actif environ six ouvrages, entre autres : La occupaciòn norteamericana de Haiti y sus consecuencias (1971), traduit en français sous le titre L’occupation américaine d’Haïti en 1988, Le massacre de 1937 et les relations haïtiano-dominicaines en 1988. Elle a écrit plusieurs textes sur les femmes dans les élections en Haïti, sur la transition et sur l’immigration publiés sous forme de livrets et d’articles au CRESFED. Au Mexique, elle a édité des ouvrages sur Porto-Rico, sur la République dominicaine et sur la Caraïbe en général. Elle a conduit de nombreux travaux de recherches. Elle est directrice de la revue Rencontre (revue haïtienne de société et de culture) qu’elle a fondée en 1989.

LA RECONNAISSANCE DE SA MILITANCE

Tout le cheminement de Suzy Castor est constellé d’un ensemble de prix, de distinctions et de témoignages qui couronnent sa militance. En septembre 2015, elle a reçu le prix Othli de l’Institut des Mexicains de l’extérieur. En 2005, elle a reçu le quatrième Prix Juan Maria Bandrés à la Défense du Droit d’Asile et à la Solidarité avec les Réfugiés. On peut lire sur le site du réseau Alter Presse :

Par ce Prix, la Commission espagnole d’aide aux réfugiés (CEAR) et la Fondation CEAR voudraient témoigner leur reconnaissance envers son œuvre opiniâtre dans la défense des réfugiées/réfugiés (et des immigrantes/immigrants), de la démocratie et des droits des femmes (Communiqué du CEAR, cité par Alter Presse, 2005).

Elle est la deuxième femme récipiendaire de cette distinction.  Elle a aussi reçu le prix Casa de las Americas et le prix Mahatma Gandhi décerné par l’UNESCO en 2009. Elle a siégé au nombre des membres du jury du Tribunal Permanent des Peuples aux côtés d’autres personnalités, comme l’auteur uruguayen Eduardo Galeano et l’avocat chilien Fabiola Letelier.

UNE VIE DE SATISFACTION

Tout au long de sa vie, elle a été fortement influencée par sa mère, symbole typique de la femme haïtienne dans ses souffrances, sa noblesse et sa force. Elle admirait aussi Indira Gandhi pour ses qualités et sa vision de grande femme d’État. Elle a partagé une vie riche avec Gérard Pierre-Charles, un intellectuel de grande stature, un dirigeant politique, depuis l’exil au Mexique, en Haïti au gré des vicissitudes et dans les moments d’exaltation, jusqu’à sa mort le 10 octobre 2004. Outre ses réalisations personnelles sur les plans familial et intellectuel, sa plus grande satisfaction est de sentir encore la nation en combat.

L’existence de Suzy Castor est définitivement liée au destin d’Haïti. Elle a toujours rêvé d’une Haïti capable d’assurer le bien-être pour l’épanouissement de tous les concitoyens et concitoyennes. Rêve encore loin d’être réalisé. Mais malgré son âge, Suzy Castor continue à marcher vers cet idéal.

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