Mireille Neptune Anglade, économiste (1944-2010)

JEFF DESTINVIL

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Se te yon fanm militan pou respè dwa tout fanm. S on moun yo te respekte ann Ayiti ak nan dyaspora a. Li te reyalize youn nan pi gwo travay syantifik sou pwoblematik entegrasyon sosyo-ekonomik fanm ann Ayiti. Travay sa te rive gen enpak sou tout mouvman feminis nan lemonn.

Mireille Neptune Anglade (1944-2010), épouse de Georges Anglade, était une militante féministe, une intellectuelle reconnue et respectée tant à Haïti qu’au Québec, ainsi que dans l’ensemble de la diaspora haïtienne. Après avoir fait ses études à Haïti, elle a complété un doctorat en sciences économiques en 1986 à Paris 3, en France. Sa thèse de doctorat a été publiée la même année sous la forme d’un livre sous le titre L’autre moitié du développement : à propos du travail des femmes en Haïti, devenu un classique sur la problématique de l’intégration socio-économique des femmes dans le contexte haïtien. Ce livre a laissé sa marque indélébile dans le mouvement intellectuel féministe international. Au moment de mourir, le 12 janvier 2010, elle dirigeait l’organisation Lig Pouvwa Fanm (LIPOUFANM).

UNE FEMME AU CŒUR DE L’HISTOIRE

« La société est histoire. […] Elle est aussi mouvement et changement d’une collectivité à travers le temps », écrit le sociologue Guy Rocher[1]. En effet, la société d’aujourd’hui n’est plus ce qu’elle était hier, et demain elle ne sera plus telle qu’elle est aujourd’hui. Elle subit des transformations qui affectent ses membres tant dans leurs mentalités que dans leurs comportements, transformations qui peuvent même toucher profondément les structures politiques, économiques et juridiques d’une société et plonger ainsi ses individus dans un nouvel ordre du monde social avec de nouveaux possibles.

Ces transformations ne se produisent pas d’elles-mêmes, elles sont le résultat de l’action, ou du moins de l’engagement historique des hommes et des femmes envers les institutions sociales. S’agissant des transformations socio-politico-juridiques en rupture avec les manières anciennes de faire, de voir et de sentir, bref en rupture avec l’ordre et les normes traditionnelles, certaines ont marqué le monde de la seconde moitié du 20e siècle et sont reconnues comme des acquis qu’il faut protéger et renforcer. Parmi ces transformations et ces acquis, nous pouvons inventorier, par exemple, le droit du citoyen à une double nationalité, le droit de choisir le moment et la manière de sa mort, le droit au mariage homosexuel, le droit à la limitation des naissances (y compris par l’avortement), le droit à l’égalité entre la femme et l’homme, etc.

Tous ces changements sont susceptibles de faire l’objet d’une analyse sociologique dans le dessein de les comprendre et de les expliciter afin de rendre intelligibles ou, du moins, de mettre scientifiquement en évidence les principes socio-historiques qui les gouvernent. En effet, la sociologie cherchant à « expliquer le social par le social » inscrit les événements sociaux dans l’ordre du temps historique en étudiant leurs rapports aux institutions sociales. Elle vise ainsi à rompre, entre autres, avec toute forme d’essentialisme ou de vision religico-transcendantale du monde qui mettrait les différences entre l’homme et la femme sur le compte de la nature, et le destin social sur le compte d’un être divin quelconque. Mireille Neptune Anglade, née à Haïti en 1944, est l’une des scientifiques qui ont contribué à alimenter la réflexion sur la transformation méliorative de la condition de la femme en adoptant une posture scientifique à travers son engagement comme militante et intellectuelle féministe.

SON ŒUVRE MAITRESSE

Docteure en économie, Mireille Neptune Anglade est l’auteure de L’autre moitié du développement : à propos du travail des femmes en Haïti (1986)[2]. Dans cet ouvrage, elle fait une socio-économie politique des rapports entre le travail marchand et non marchand[3] des femmes dans le procès de production de la structure économique et de la division sexuelle du travail dans la société haïtienne. Elle adopte une double démarche de macro-analyse et de micro-analyse en se basant sur des statistiques, sur une relecture de l’histoire d’Haïti et de l’historiographie haïtienne, sur des rapports, des études, des thèses, des enquêtes produits par des organismes et chercheurs tant haïtiens qu’étrangers, et sur son propre travail de terrain. Elle soutient la thèse qu’il existe un contrat tacite entre les sexes qui, selon elle, est à la base de l’économie de pauvreté haïtienne – et particulièrement de la domination masculine– de sorte que l’homme concède à la femme certains secteurs d’activités économiques pour lui permettre d’assumer les soins aux enfants et la survie de la famille.

Dans cette perspective, elle analyse les sexes comme des catégories distinctes en lutte et défend l’idée que les femmes, en plus de travailler pour le capital, travaillent aussi pour les hommes en leur transférant leur production marchande ou non marchande. À partir de tout ceci, elle fait l’hypothèse que le travail des femmes, occulté jusqu’ici, constitue la subvention nécessaire à la bonne marche de l’économie haïtienne et qu’en ce sens les femmes représentent l’autre moitié du développement.

Pour étayer et/ou illustrer sa thèse, elle s’est appuyée sur les arguments et constats suivants :

  • Le travail des femmes est un moteur essentiel de l’économie nationale du fait de son articulation tant à la reproduction qu’à la reproduction globale de la société.
  • En faisant les frais de toutes les dégradations économiques de l’ensemble national et en assurant un important travail invisibilisé, les femmes assurent le transfert aux hommes des ressources de vie et de survie.
  • Les femmes assurent en plus de la production domestique, la production marchande, donc elles ont plus d’heures de travail.
  • Ces heures ne sont pas comptabilisées et elles gagnent moins que les hommes.
  • Elles ont moins de loisirs que les hommes. Elles sont carrément exploitées.
  • Subissant cette exploitation et cette ségrégation, elles sont les gestionnaires de la vie et de la survie de l’écrasante majorité des démunis.
  • Dans la production agricole, 1/3 du temps de travail est assumé par les femmes ; au niveau de la commercialisation, les femmes se retrouvent à 90 % en ce qui concerne les échanges intérieurs ; au niveau de l’industrialisation, elles représentent la majorité de la force de travail.
  • Les femmes sont dominantes dans le commerce interne des vivres.
  • La population haïtienne est composée presque à parts égales d’hommes et de femmes.
  • Dans la production marchande et domestique, la femme occupe la position éminente de gestionnaire de la survie.
  • Pas loin de 90 % des femmes actives sont reliées à la production et à la circulation des biens agricoles.
  • Le taux d’activité féminine haïtienne est de 46,2 %, le plus élevé au monde.
  • Le pourcentage de la population féminine active en Haïti est de 48.3 %, le plus élevé des Amériques.

Ainsi, il ressort des arguments et constats précédents de Mireille Neptune Anglade que les femmes travaillent beaucoup, presque autant que les hommes et même plus en comptabilisant leur production domestique non rémunérée, mais en même temps que ce travail domestique est invisibilisé et profite profondément aux hommes. De ce fait, les femmes participent énormément à l’économie nationale. Cependant, souligne l’auteure, cette économie ne pourra emprunter la voie du développement qu’à condition que l’exploitation et l’invisibilisation du travail des femmes prennent fin et que celles-ci obtiennent le même traitement que les hommes pour leur travail tant au niveau domestique qu’au niveau marchand. Ceci demanderait, soulignons-le, une répartition équitable des tâches domestiques et marchandes entre les hommes et les femmes, et appellerait par ricochet à une transformation même de la société haïtienne au niveau de ses pratiques et structures culturelles particulièrement androcentriques et marquées par la domination de l’ordre masculin.

SON PARCOURS DE FEMME MILITANTE

L’action militante de Mireille Neptune Anglade ne se réduit nullement au cadre de son texte principal, à savoir L’autre moitié du développement. Comme l’expliquent Huguette Dagenais et Estelle Lebel, elle a aussi

[…] mis ses compétences de chercheuse et d’économiste au service des femmes d’Haïti en participant aussi bien aux instances politiques consacrées à l’instauration de l’égalité entre les sexes qu’au mouvement féministe autonome haïtien. Elle a participé aux travaux préparatoires à la Conférence mondiale de Beijing de 1995, notamment au sein de la délégation haïtienne à la Conférence régionale de la Caraïbe. Membre du cabinet de Marie Thérèse Guilloteau, ministre de la Condition féminine et des Droits de la femme en 1995 et en 1996, Mireille Neptune Anglade a œuvré à la réforme du Code civil haïtien. Cofondatrice en 1996 et membre active de la Ligue pour l’empowerment des femmes (LIPOUFANM), elle en était présidente depuis décembre 2009 (jusqu’à sa mort le 12 janvier 2010)[4].

Membre du comité-conseil international de 1992 à 2006, Mireille a aussi publié deux articles dans la revue Recherches féministes portant respectivement sur les femmes et le développement en Haïti (vol. 1, no 2, 1988), et sur l’impact dans ce pays des conférences mondiales sur les femmes de l’Organisation des Nations Unies (ONU) (vol. 8, no 1, 1995).

Avec Georges Anglade, – son conjoint et compagnon de vie pendant 43 ans avec qui elle a eu deux filles : Dominique et Pascale – et sous l’initiative de ce dernier, avec Marlène Rateau et d’autres, elle a cofondé autour du 200e anniversaire de l’indépendance haïtienne le Congrès mondial haïtien (CMH). Marlène Rateau rapporte à propos du CMH :

[Ce] fut une entreprise éminemment stimulante, un mouvement mixte, qui se voulait très large : le recrutement se faisait non seulement dans les Amériques, mais aussi dans la Caraïbe et en Europe, somme toute partout où se trouvait la diaspora haïtienne. Même si l’expérience n’a duré que quelques années, elle a profondément marqué ses fondateurs, femmes et hommes qui ont, malgré les nombreuses difficultés rencontrées, pu surmonter les obstacles et parvenir ensemble à travailler, discuter et échanger dans le respect des spécificités de chacune et chacun. Mireille, de commerce agréable et douée d’un grand tact, a su tempérer l’atmosphère de nos rencontres à plus d’une occasion[5].

Dans le Cahier du CMH publié en 2005, Mireille Neptune Anglade a écrit un texte intitulé « À la recherche du quatrième contrat social en Haïti ». L’esprit de cet article se situe dans le prolongement des idées-forces qu’elle avait déjà développé 19 ans auparavant dans L’autre moitié du développement. En effet, dans cet article, elle est revenue sur l’histoire du travail des femmes à Haïti, de la paysanne et de l’ouvrière particulièrement, dans l’intention cette fois-ci de faire découvrir l’évolution de ce travail et la nécessité de déboucher sur d’autres voies si Haïti veut prendre le chemin du développement durable dans le contexte techno-économique du siècle actuel[6].

À Montréal, avec Marlène Rateau à ses côtés, Mireille n’a jamais manqué de participer à des manifestations de groupes de femmes appartenant à la communauté haïtienne de Montréal[7], entre autres, la célébration de la Journée internationale des femmes, les colloques organisés par des groupes d’haïtiennes de Montréal, les colloques avec les haïtiennes des États-Unis, la marche mondiale des femmes, etc.

LECTURE CRITIQUE DE SA THÈSE

Parler d’une sorte de contrat tacite dans les rapports entre l’homme et la femme, comme le fait Mireille Neptune Anglade dans L’autre moitié du développement, peut laisser supposer une certaine complicité consciente et tacite de la femme dans sa situation de dominée, et peut laisser croire éventuellement que la femme, tout comme l’homme, fait le choix conscient – c’est-à-dire réfléchi et calculé – de son statut et de son rôle dans les rapports sociaux de sexe. Si l’ordre de la domination masculine n’est pas le produit d’un ordre biologique et naturel, il ne faut pas non plus penser cet ordre comme le produit d’un calcul ou d’une stratégie mis en œuvre par les agents sociaux qui la subissent ou qui en jouissent. En outre, la conscience par ces agents qu’ils subissent cet ordre ou qu’ils en jouissent n’implique pas qu’ils ont la conscience de la socio-logique qui commande le principe de la différence entre le masculin et le féminin, ou le principe de la division sexuelle du travail.

En fait, Mireille Neptune Anglade soutient nettement, comme le rapporte Chantal Mahotière (2008), que la construction et l’institutionnalisation du phénomène de l’exclusion des femmes se fondent sur les rapports sociaux entre les sexes (donc sur l’arbitraire des institutions sociales), marqués par une profonde discrimination envers les femmes et en faveur des hommes. La remarque précédente vise à attirer l’attention sur l’enjeu de la lutte des sexes pour instaurer dans la société haïtienne des rapports plus égalitaires entre l’homme et la femme : cette lutte doit pouvoir, comme l’affirme Bourdieu[8], renverser toutes les visions et croyances essentialistes qui naturalisent les différences qui sont pourtant sociales, historiquement instituées entre les sexes. Plus essentiel encore, cette lutte doit rompre avec toute forme de philosophie du sujet – à l’instar de l’actionnalisme – qui interprète la position et la prise de position d’un agent social dans l’espace social comme étant le résultat entier de son libre arbitre en tant que sujet.

Cette rupture amènera à déplacer le regard du biologique, du naturel, du transcendantal vers le social, vers l’arbitraire historique oublié et refoulé des institutions de socialisation, ainsi que vers les structures cognitives et mentales qui sont à l’origine de l’habitus sexué des agents. Ainsi apparaitra la dimension symbolique de la domination masculine qui est explicative de cet oubli de l’histoire et qui pèse lourd dans la façon dont on se représente ordinairement la femme comme être naturellement et socialement dominé. En effet, Stéphane Chevalier et Christiane Chauviré rapportent dans leur Dictionnaire Bourdieu[9] :

[…] La domination symbolique a pour elle de s’imposer à la fois dans les choses, dans les corps et dans les têtes. Elle s’établit avec la complicité d’habitus ayant intériorisé les principes de structuration qui organisent les univers sociaux auxquels ils participent. Autrement dit, les dominés, parce qu’ils font corps avec le monde qui est le leur […] contribuent à leur domination en reconnaissant pratiquement les principes au nom desquels ils sont dominés. Il convient cependant de souligner fortement qu’il ne s’agit pas d’une reconnaissance pratique, que la complicité d’habitus est une complicité irréfléchie et donc subie, conséquence de l’emprise symbolique de la domination. Se libérer de cette emprise exige donc de toute mobilisation politique qu’elle s’accompagne d’un travail critique, réflexif, portant sur les croyances et les catégories de perception spontanément engagée.

C’est donc à ce travail critique et réflexif de déconstruction – car c’est cette dimension symbolique de la domination qui assure sa reproduction et sa représentation comme naturelle et normale, et qui institue cette représentation en doxa[10] – que toute mobilisation féministe politique doit opérer si elle veut éveiller efficacement les consciences face à la question de la domination masculine pour les sensibiliser dans des actions émancipatrices concrètes et les faire divorcer avec les visions essentialistes et du libre arbitre.

EN GUISE DE CONCLUSION

Pour terminer, disons que Mireille Neptune Anglade, une fois à la retraite, partageait son temps entre Montréal où elle a longtemps été enseignante, et Haïti où elle consacrait l’essentiel de ses énergies à la cause des Haïtiennes et à la LIPOUFANM. Elle est morte en Haïti aux côtés de son regretté mari Georges Anglade dans le tremblement de terre de janvier 2010. Cependant, son œuvre continuera de marquer les esprits chaque fois qu’il faut penser les rapports socio-économiques de sexe, ainsi que les rapports politiques de sexe entre l’homme et la femme haïtienne. Sa contribution à ce sujet est sans conteste d’une pertinence et d’une valeur considérables en dépit de ses limites et elle est encore d’actualité vu certaines permanences significatives qui demeurent dans la condition de la femme haïtienne.

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