Ertha Pascal-Trouillot, avocate, magistrate et femme politique (1934-)

PIERRE MICHELOT JEAN CLAUDE

Li se jiskaprezan sèl fanm Prezidan peyi a rive pwodui. Li te jwe yon gwo wòl pou ede tabli yon rejim demokratik ann Ayiti.

Née à Pétion-ville le 13 août 1934, avocate et première haïtienne juge à la Cour de cassation, Ertha Pascal-Trouillot a joué un rôle politique majeur dans le processus démocratique en Haïti en tant que première et, à ce jour, unique femme présidente du pays.

L’histoire d’Haïti, c’est l’histoire de la lutte contre l’esclavage, la colonisation et le racisme. C’est aussi l’histoire de la lutte pour l’émancipation des femmes. Qu’est-ce qui justifie les nombreuses luttes déjà menées à travers le monde contre la discrimination faite aux femmes si ce n’est la preuve de courage dont celles-ci ont toujours fait montre? La marche d’Haïti vers l’indépendance ainsi que ses deux siècles d’histoire offrent un terrain favorable pour observer le courage féminin. En effet, la construction de cette nation dont, à juste titre, on attribue la paternité aux généraux de l’armée indigène[1], est aussi l’œuvre d’un nombre important de femmes dont certaines sont méconnues, voire ignorées et donc quasiment absentes de l’histoire. De Marie-Louise d’Haïti en passant par Sanite Belair, Marie-Claire-Heureuse Dessalines, Madeleine Sylvain-Bouchereau jusqu’à Marie Yolène Gilles et Liliane Pierre-Paul, la liste est longue. De toutes ces femmes qui méritent nos meilleurs souvenirs, j’ai choisi, dans ce portrait, de me concentrer sur le parcours d’Ertha Pascal-Trouillot.

LE PARCOURS D’UNE FEMME DE LOI

Dans l’histoire politique récente d’Haïti, le nom d’Ertha Pascal-Trouillot résonne très fort. Pour avoir dirigé le pays du 13 mars 1990 au 7 février 1991, elle est, à ce jour, la première femme présidente de son pays. Elle a le mérite d’avoir réussi à organiser, dans un contexte difficile, les élections présidentielles ayant conduit le président Jean-Bertrand Aristide au pouvoir le 7 février 1991. Elle a donc joué un rôle politique majeur dans le processus démocratique haïtien.

Ertha n’est pas qu’une femme politique. Elle est avant tout celle qui a su concilier son statut de mère de famille avec sa carrière de brillante femme de loi, sans oublier ses importantes productions intellectuelles. En effet, Madame Pascal-Trouillot a intégré le Conseil de l’Ordre des avocats du barreau de Port-au-Prince le 8 octobre 1971. Elle venait alors de soutenir (soit en juillet de la même année) son mémoire de sortie à la Faculté de Droit des Gonaïves. C’était l’aboutissement d’un long parcours académique couronné de succès.

Au cours de ses études secondaires au Lycée de Pétion-Ville, elle a toujours été en tête de sa classe[2], même si ceux qui la connaissaient durant sa jeunesse la décrivent comme une fille d’une grande modestie et un peu timide[3]. Après ses études classiques, Ertha, fille de Thimoclès Pascal (un forgeron) et de Louise Dumornay (une couturière), s’est orientée vers la mécanographie (1969), avant de se diriger vers la profession de sa vie : le droit. En 1971, en dépit des exigences fraîchement instituées d’un mémoire de sortie, elle fut « la première étudiante, avec un brio et une assurance qui épatera le doyen lui-même, à soutenir son mémoire autour d’un sujet pour le moins passionnant : le Statut juridique de l’Haïtienne dans la législation sociale[4] ».Cela a marqué le début de sa carrière de femme de loi ayant réussi à se faire une notoriété publique en qualité de militante assidue dans le domaine juridique en Haïti.

UNE FEMME TRAVAILLANTE

Parler d’Ertha Pascal-Trouillot, c’est parler d’une femme travaillante :

Depuis très jeune, j’ai beaucoup travaillé, a-t-elle déclaré; j’avais comme une rage de travailler. C’est comme si je voulais porter le monde sur mes épaules[5].

Cet engagement à travailler sans arrêt a été très fructueux. En témoigne son parcours professionnel, politique et intellectuel couronné de distinctions.

Sa prestation de serment au Conseil de l’Ordre des avocats du barreau de Port-au-Prince en octobre 1971 a fait d’elle la première avocate haïtienne. En janvier 1979, elle a été reçue comme juge au tribunal civil de Port-au-Prince. C’était la première fois qu’une haïtienne accédait à un tel poste. Auparavant, elle était membre de la Commission chargée de réviser le Code civil haïtien. En 1985, elle fut nommée juge à la Cour d’appel, devenant ainsi la première femme juge de cette instance judiciaire. Après la chute de Jean Claude Duvalier, soit en 1986, elle devint juge à la Cour de cassation ; c’était également la première fois qu’une femme occupait un tel poste.

LA PREMIÈRE FEMME PRÉSIDENTE D’HAÏTI

La problématique du genre en Haïti a été pendant longtemps marquée par des rapports de domination entre hommes et femmes, considérés comme une forme de micro-pouvoirs[6]. Dans une récente étude[7] publiée par le Collectif des Universitaires Citoyens (CUCI), il a été découvert que « la femme [en Haïti] est perçue d’une part comme un instrument de travail et donc comme un instrument de prospérité, et comme une domestique supérieure dans le cas des couches sociales inférieures, et d’autre part, comme un objet de luxe et de plaisir dans le cas des couches sociales moyennes et supérieures, vis-à-vis de l’homme qui commande et prédomine dans toutes les activités sociales à tous les niveaux de la sphère sociale[8] ». En ce sens, la politique ne saurait être que l’affaire directe des hommes. Aussi, la participation des femmes dans la vie politique doit être considérée comme l’une des avancées significatives du contexte sociopolitique haïtien au cours des deux dernières décennies. Et là encore, on rencontre Ertha Pascal-Trouillot en tête de liste pour avoir été la seule femme présidente d’Haïti jusqu’ici.

L’exil de Jean Claude Duvalier le 7 février 1986 a été le point de départ d’une grande instabilité marquée par des luttes politiques violentes et désastreuses. Dans la foulée de cette crise, le président Prospère Avril[9] a été contraint de démissionner le 10 mars 1990. Selon l’article 149 de la constitution de 1987, la présidence provisoire devait être confiée au président en exercice de la Cour de cassation, à savoir le juge Gilbert Austin, proche de Prospère Avril. Mais, à la suite de l’initiative de général Hérard Abraham[10], les partis politiques, étant définitivement décidés à prendre leurs distances tant avec les militaires qu’avec leurs proches, proposèrent que la présidence soit confiée à « un membre de la Cour de cassation susceptible d’être accepté par le peuple haïtien[11]». C’est dans ce contexte que madame Ertha Pascal-Trouillot, simple juge à la Cour de cassation, mais classée en sixième rang par ordre d’ancienneté, a reçu chez elle la visite d’une délégation[12] mandatée par un groupe de 12 partis politiques[13] ayant été lui demander d’assumer la présidence provisoire du pays. Le 11 mars, ledit groupe se rendit auprès du major-général Hérard Abraham, pour lui remettre les lettres de choix et d’acceptation de Madame Ertha Pascal-Trouillot comme présidente provisoire d’Haïti. Le 13 mars 1990, celle-ci prêta serment comme présidente provisoire de la République.

La nouvelle présidente s’est installée à la magistrature suprême du pays avec deux principales missions : maintenir la paix; organiser des élections générales dans un contexte sociopolitique marqué par l’émiettement des partis politiques et le renforcement des revendications populaires. Ce contexte a été marqué également par la montée en flèche de la plate-forme politique Lavalas ayant charrié toutes les revendications populaires sous le leadership du père Jean Bertrand Aristide.

D’une attitude conciliante et patriotique, Madame Trouillot consacra l’essentiel de son temps à la tête du pays à maintenir la paix civile et à préparer l’organisation de l’élection présidentielle qui porta l’ex-prêtre de Saint Jean Bosco, Jean-Bertrand Aristide à la présidence du pays. Dans la nuit du 6 au 7 janvier 1991, un putsch organisé par le Dr Roger Lafontant aidé d’une fraction de l’armée a failli renverser la présidente un mois avant la prestation de serment de son successeur. Madame Pascal-Trouillot, ayant été prise en otage par les putschistes, n’a été libérée que grâce à la diligence de la population (ayant gagné les rues en signe de protestation) et l’intervention des représentations diplomatiques. Le putsch a donc été évité et la présidente a gardé son poste jusqu’au 7 février 1991, date de prestation de serment de son successeur, Jean-Bertrand Aristide, élu président de la République sous la bannière politique du Front National pour le Changement et la Démocratie (FNCD). Madame Pascal-Trouillot s’est montrée fière du rôle qu’elle a joué dans la vie démocratique du pays. Les élections du 16 décembre 1990 ont permis de lancer le pays sur la voie de la démocratie.

ERTHA PASCAL-TROUILLOT, UNE DÉFENSEURE ASSIDUE DE LA CAUSE DES FEMMES

Rappelons qu’en dépit des avancées dans la lutte pour l’émancipation des haïtiennes, les violences et discriminations faites à celles-ci n’ont pas cessé. Elles sont d’ailleurs « victimes de la domination masculine qui se manifeste sous diverses formes (violence domestique, harassement sexuel, inégalité de salaire, viols, etc.)[14]».

Les discriminations faites aux femmes ont toujours été parmi les préoccupations premières de Madame Ertha Pascal Trouillot. Elle a une admiration spéciale pour les femmes ayant combattu pour l’indépendance haïtienne ainsi que pour toutes les femmes qui n’ont pas cessé de lutter pour leur émancipation. « C’est dans le souvenir de ces gloires nationales et dans la fervente solidarité avec l’esprit et la vaillance des efforts et résultats des groupements féministes, des associations féminines et de toutes celles qui œuvrent pour l’émancipation de la femme, que nous offrons respectueusement ce nouvel ouvrage », lit-on dans l’introduction de l’un de ses ouvrages : Retrospectives… Horizons[15]. De plus, voici comment on présentait ses thèmes de prédilection : « Ses études, ses interventions, ses travaux portent tous assidûment sur le même thème : la défense des droits de la femme haïtienne à travers des sujets aussi épineux que le droit de la femme à la contraception, le droit des concubines, la reconnaissance légale des enfants illégitimes, l’extension des droits et capacités de la femme mariée, la rupture de promesse de mariage[16] ». Pour elle, la lutte pour l’émancipation des femmes est un moyen de faire progresser le droit et de l’adapter aux conditions de la vie moderne.

SES ACTIVITÉS INTELLECTUELLES

Parler d’Ertha Pascal-Trouillot, c’est aussi parler d’une vie intellectuelle avérée. À côté de sa profession d’avocate, on l’a toujours rencontrée dans d’importantes activités intellectuelles. Elle ne cessa de publier des ouvrages, d’animer des conférences et séminaires. Membre de l’Association des Écrivains de Langue Française depuis 1974, elle est l’auteure de plusieurs ouvrages à caractère scientifique, dont on peut citer :

  • Statut Juridique de l’Haïtienne dans la Législation Sociale (1973);
  • Rétrospectives … Horizon (1980);
  • Analyse de la Législation révisant le statut de la femme mariée (1983);
  • Code de Lois usuelles, en deux tomes (1989 et 1998);
  • Encyclopédie Biographique d’Haïti (2001 et 2009).

Son dernier ouvrage « Encyclopédie Biographique d’Haïti » – paru en deux tomes en 2001 et 2009  a eu un impact considérable dans le monde intellectuel haïtien. Cet ouvrage retrace plus de trois siècles d’histoire biographique haïtienne. Fruit de nombreuses années de recherches ininterrompues, cette œuvre se veut d’un enrichissement intellectuel inestimable selon le quotidien Le Nouvelliste qui voit en Madame Trouillot l’une des plus grandes encyclopédistes-biographes haïtiennes vivantes[17].

Le parcours intellectuel de Madame Trouillot, lauréate de l’Alliance française (1965), est très riche. Elle a été membre de plusieurs organisations et associations comme la section féminine de la Commission de refonte du Code civil haïtien, l’Association des écrivains de langue française, l’Association internationale des juristes (Paris). Elle a été professeure de Droit usuel dans divers collèges. Elle est depuis 1971 conférencière non seulement à Port-au-Prince, mais aussi dans diverses villes étrangères, dont Washington, Virginie, Montréal, Rome, Caracas, Paris, Ottawa, Abidjan, etc., sur des thèmes divers tels que le rôle des femmes dans le développement économique des sociétés, la femme dans la vie sociale, l’économie haïtienne, etc.

EN GUISE DE CONCLUSION

D’une attitude conciliante et patriotique, rude travailleuse, défenseuse assidue de la cause des femmes, Madame Trouillot reste et demeure une des femmes ayant marqué l’histoire du peuple haïtien. Sa vie témoigne de la capacité des femmes à conjuguer la vie professionnelle et celle sociale. Elle a pu ainsi défier l’image stéréotypée de la femme renvoyée à un état d’infantilisme, qui intériorise des modes de pensée qui sont eux-mêmes le produit de la domination[18].

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